Comment prendre en compte le fait qu’Internet soit à la fois un poison et un remède dans une relation éducative/pédagogique ?

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Le philosophe Bernard Stiegler, dans le cadre de l’association Ars Industrialis, présente toujours Internet comme une rétention tertiaire, à considérer comme un pharmakon.

Ces mots ont l’air bien compliqués mais ils décrivent une situation relativement simple. Un extrait d'une conférence de B.Stiegler, donnée en 2009 dans le cadre d’une conférence sur Les métamorphoses du livre numérique explique très clairement ce que sont les rétentions primaires, secondaires et tertiaires, ainsi que la production d’un savoir par un processus de transindividuation qui amène à la production collective de savoirs, qui sont des méta-stabilisations de rétentions secondaires, produisant des rétentions tertiaires : des dessins, des livres, des sites,...

Les rétentions tertiaires (on peut dire "les traces") de type numérique ont des singularités par rapports aux rétentions tertiaires de type « livre », par exemple.

Les lignes qui suivent visent à décliner les conséquences de ces singularités dans toute fonction éducative. Ces premières pistes ne sont qu’une interprétation possible (et donc à discuter). Malgré son caractère très inabouti, cette démarche d'explicitation est nécessaire aujourd’hui afin de donner aux professionnels de l’éducation des pistes de réflexion relatives à leur pratique. Dans ce domaine précis, on ne peut pas attendre qu’une pensée soit stabilisée : les enfants/adolescents sont là, sous la responsabilité des adultes, dans le monde numérique. Il est indispensable de prendre la responsabilité de les introduire à ce monde-là comme au reste du monde. Même avec des démarches tâtonnantes, mais en se donnant un cadre global de réflexion.

Pour ce qui concerne l’éducation et la pédagogie donc, on pourrait considérer que ces singularités relèvent de trois ordres (au moins): - une façon différente de voir l’attention. - une pensée organisée en réseau propre à Internet en opposition avec la pensée linéaire propre au livre - une structure horizontale où la parole de l’amateur, voire du charlatan, a la même place que l’écrit de l’universitaire, du savant, par contraste à la structure verticale qui prévalait jusqu’il y a peu, où les érudits, les experts, les professeurs,… avaient la légitimité du savoir qu’il s’agissait d’inculquer aux "moins-sachants", aux élèves en particulier.

Chacune de ces singularités du numérique peut être vue comme un pharmakon, c’est-à-dire comme un poison et comme un remède.

En ce qui concerne l’attention, le versant « poison » saute aux yeux. On parle aujourd’hui de captation de l’attention (B.Stiegler), ce qui tombe sous le sens quand on voit le temps moyen passé devant un écran par les enfants/adolescents et la difficulté de les extraire de cette activité. Mais l’attention n’est pas (seulement) une caractéristique individuelle. C’est un (à compléter, cf Y.Citton)…

En ce qui concerne le mode de pensée (en réseau ou linéaire), on voit bien en quoi la pensée en réseau peut être infiniment plus riche que la pensée linéaire. A condition de pouvoir maîtriser la manière dont on navigue dans le réseau, de telle façon à y remettre une forme de linéarité, sans doute pas la même pour tous, partout, tout le temps. On voit comment se perdre de liens hypertextes en liens hypertextes, par exemple, peut être une forme de poison qui empêche toute forme de pensée mais aussi comment, si on arrive à penser le parcours dans le réseau, à y discerner la linéarité, il y a là remède pour faire face à l'incontestable complexité du monde contemporain (numérique ou non).

En ce qui concerne l’horizontalité qui structure l’ensemble des productions, les mettant toutes à part égale, elle est un corollaire indissociable de nos sociétés démocratiques actuelles. Certes un poison en ce sens que la fiabilité d’une source est constamment à mettre à l’épreuve. Mais aussi remède, en ce sens que n’importe quel humain peut s’autoriser à prendre la parole pour essayer de la partager avec d’autres.

La responsabilité de toute structure éducative (à partir de la famille) est d’avoir conscience de la coexistence de ces doubles facettes pour mettre en place des dispositifs clairement situés sur le versant du remède plutôt que sur celui du poison qui s'impose de lui-même.

Toute initiative institutionnelle (en particulier scolaire) en matière de numérique devrait être soumise de manière systématique à l’exercice de ce raisonnement pour déterminer son efficience en terme d’éducation, faute de quoi beaucoup d’argent sera dépensé à se donner bonne conscience pour un résultat contre-productif.