Qu'est-ce que transmettre le savoir à l'ère du numérique?

De Wikizen
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Il est de bon ton aujourd’hui de déplorer la disparition de toute fonction de transmission dans l’éducation. De manière certes très pointue mais non moins significative, il est habituel d’opposer « pédagogies actives » et « pédagogies transmissives ». Comme si on pouvait occulter que tout acte éducatif et/ou pédagogique s'inscrit d'office dans la transmission… Cependant, il est évident que la transmission des savoirs (une forme de transmission très particulière) a pris un tournant sans doute irréversible qu’il n’y a pas à regretter.

« L’hypothèse que nous nous proposons d’explorer et d’étayer est que nous sommes définitivement passés d’une société de tradition à une société de la connaissance. Ce basculement s’est traduit, dans l’ordre scolaire, par la substitution d’un modèle centré sur l’acte d’apprendre à un modèle antérieur qui restait commandé, en dépit de toutes ses évolutions, par l’impératif de transmettre. Notre seconde hypothèse est que ce changement fondamental de philosophie est à l’origine de quelques-uns des problèmes les plus lourds qu’affronte aujourd’hui l’entreprise éducative. Ces problèmes, avant d’être pédagogiques, sont de nature épistémique. Ils tiennent à l’idée du savoir et des voies d’accès à celui-ci qu’elle présuppose. » (Transmettre, apprendre, M-C Blais, M.Gauchet, D.Ottavi, Stock, 2014, p.13)

Bernard Stiegler propose dans une conférence consultable sur le site d'Ars Industrialis, des pistes pour explorer ces questions. D’une part, il y dit que « L’éducation permet des transmissions des expériences passées, stabilisées (méta-stabilisées, dirait Simondon) sous forme de savoirs : savoir-vivre dans notre société, aussi les savoirs politiques, savoir-faire, savoirs noétiques (englobent les savoirs spirituels, les savoirs artistiques, les savoirs intellectuels, y compris rationnels). »

Il y affirme que « Les bons parents apprennent beaucoup de leurs enfants mais la génération ascendante transmet l’ordre symbolique à la génération descendante, c'est-à-dire le processus de transindividuation. (…) Il faut poser l’ordre générationnel en principe premier. », ce qui fait écho à deux autres entrées de ce wiki (ici et ).

Il dit aussi que les rétentions tertiaires (les traces qui servent de support à la transmission), dans notre société contemporaine, le numérique, entre autres, « écrivent le cerveau » : on n’écoute pas la musique de la même manière si on sait la lire, on ne lit pas de la même manière selon le rapport qu’on a à la langue,… La révolution des rétentions tertiaires qu’est le numérique va changer irréversiblement notre rapport au savoir.

Il demande de prendre en compte les dimensions suivantes : « aujourd’hui, le savoir est devenu une arme de guerre atomique dans la guerre économique que se font les entreprises, les pays, les continents, les civilisations entre eux/elles. Le savoir, devenu compétence, est mis au service d’une innovation industrielle dans laquelle il faut aller de plus en plus vite dans la lutte pour la destruction créatrice, appelée aujourd’hui obsolescence programmée ou gaspillage du monde qui aboutit à un consumérisme effréné. Cela provoque un énorme problème non seulement autour des objets mais aussi des savoirs; le savoir n’a pas été méta-stabilisé mais il a déjà été socialisé par le marketing. Si on y ajoute la panique du principe de précaution, on arrive à une impossibilité de transmission de savoir, car ce n’est plus du savoir, c’est de l’information mise au service d’une guerre économique. Cela pose d’immenses problèmes qui imposent de revoir le modèle de transmission de savoir qui doit inclure trois choses : - un processus de désintoxication, parce que nous sommes tous intoxiqués, sans le voir (…) - un processus de rééducation en pensant la télévision et le web pour la construction de savoirs et pas sa destruction. - un développement des digital studies, pas seulement au sens des digital humanities. Il faut mettre la question des rétentions tertiaires au cœur de la construction des savoirs. Pas seulement les technologies numériques, mais aussi le télescopes pour la physique, par exemple. Le numérique n’étant que le dernier stade de tout cela… La physique actuelle (nanotechnologies), la biologie actuelle (séquençage du génome) ne sont pas possibles sans le numérique. Mais les enjeux économiques sont colossaux et il faut rendre à ce pharmakon une dimension éducative et transférentielle, ce qui ne veut pas dire contre Google ou Microsoft, mais par une socialisation intelligente. » N.B.transcription non littérale

Vaste programme, certes pertinent mais encore un peu vague pour le professionnel de l’éducation d’aujourd’hui, déjà immergé dans ce monde numérique.

On pourra donc ajouter en hypothèse de travail, dans une réalité toute proche du terrain de l’école, quelques généralités qui peuvent servir d’appui à tout dispositif éducationnel/pédagogique.

Aujourd’hui, encore moins qu'hier, le savoir ne peut en aucun cas se réduire à une information : celle-ci est devenue disponible partout, tout le temps. Le savoir actuel relève d’une puissante capacité à faire un tri parmi toutes les informations disponibles, en fonction de la question posée (et donc la formulation de la question reste primordiale) mais aussi d’un exercice intensif à l’établissement de liens entre tous les fragments de savoirs dont on (l’adulte comme l’enfant/adolescent) dispose déjà. Activer et réactiver sans relâche ces liens est l’objet d’une vraie transmission qui ne pourra se faire que d’humain à humain (même si la machine joue un rôle non négligeable), entre pairs chaque fois que c’est possible, avec l’aide et/ou sous le regard bienveillant de l’éducateur/enseignant qui reste garant du processus.